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Quand le racisme tue : refuser un journalisme qui banalise la haine

Un camérman filme un évènement / Pexels, Boris Hamer.

Un camérman filme un évènement / Pexels, Boris Hamer.

« Comment peut-on laisser prospérer ces paroles matin, midi et soir sur tous les plateaux télé et croire qu’un jour elle n’aura pas d’effet dans la vie réelle ? » C’est en colère qu’Ali Rabeh, maire de Trappes, s’est exprimé sur le plateau de BFM TV dimanche 25 octobre.

Deux jours plus tôt, à Trappes et à La Verrière, Kevin Tessier a tiré sur des « Noirs et des Arabes » pour « venger les commerçant·e·s » pillés le week-end du 17 octobre. L’homme, aujourd’hui poursuivi pour assassinat terroriste, a tué Pengo Bossio Wangi qui n’avait que 26 ans et fait sept blessés graves, dont une enfant de 12 ans. Jeudi 29 octobre, lors d’une conférence de presse tenue au tribunal de grande instance de Paris, le procureur national antiterroriste Olivier Christen rapportait que, lors de sa garde-à-vue, le terroriste affirmait n’avoir « aucun regret ». 

Une violence sans nom qui s’inscrit dans un contexte de normalisation des discours racistes et islamophobes, comme l’explique Tania Racho, chercheuse en droit européen et spécialiste des questions migratoires : « La fenêtre d’Overton s’élargit et les gens ne voient plus que ce sont des propos déplacés et haineux contre les personnes immigrées ou racisées. L’enjeu est là : à force, ces propos qui étaient sanctionnés avant ne sont plus perçus comme tels. » 

Le pluralisme comme carte joker

Les chaînes d’information en continu sont particulièrement visées par cette normalisation : Médiapart a recensé un bon nombre de propos racistes et islamophobes tenus par des invité·e·s comme des chroniqueur·euse·s et animateur·rice·s de CNews, BFM TV et LCI. Un peu moins de 30 passages et petites phrases glissées en douce, faisant le lien entre l’islam et les dégâts survenus après le 17 octobre, entre baisse du niveau scolaire et immigration, entre liberté d’expression et « grand remplacement »…Des propos amalgamants qui ne sont pas sans conséquence sur les téléspectateur·ice·s.

Si BFM TV a exprimé dans un communiqué son désir de préserver une certaine vision du pluralisme en continuant de « permettre à tous les courants politiques de s’exprimer », cette définition ne semble plus passer pour de nombreux·ses journalistes. Sur son compte Instagram, Manon Mella, journaliste pour France Inter écrit : « En ce moment, j’ai honte d’être journaliste » et dénonce les prises de position qui voudraient faire de l’antiracisme un manque de neutralité quand le racisme, lui, est bien condamné par la loi. 

Christelle Murhula, journaliste pigiste et ancienne co-présidente de l’Association des journalistes antiracistes et racisé·e·s (AJAR) a également exprimé sur Instagram son amertume de voir qu’un attentat raciste « suscite moins de compassion médiatique qu’une vitrine brisée. » Nathan, porte-parole de l’association, partage l’épuisement de la journaliste : « C’est hyper violent pour nous ». Il n’a pas l’impression que les choses aient vraiment changé depuis la création de l’AJAR en 2023, au contraire : la banalisation est actée, « et pas que sur les plateaux d’info en continu. » Le cas de Charles Sapin, directeur adjoint de Valeurs Actuelles dont une chronique avait été proposée sur France Inter, fait écho à ce constat.

« Nous ne voulons pas de ce journalisme » 

Le traitement des mobilisations lycéennes avait déjà ouvert la brèche du mécontentement d’une partie du métier. En octobre, L’Humanité publiait une tribune des étudiant·e·s en écoles de journalisme portant un titre assez clair : « Nous ne voulons pas de ce journalisme. » Chloé a participé à l’écriture de cette tribune qui résonne d’autant plus fort après l’attentat survenu à Trappes : « Ce traitement médiatique biaisé alimente la méfiance vis-à-vis des médias. On a voulu alerter et dire que nous, futur·e·s journalistes, on n’acceptera pas d’y participer de cette manière. »

Samedi, lors de la couverture du rassemblement en hommage aux victimes de l’attentat terroriste de Trappes, des journalistes de BFM TV ont été pris à partie. La liberté de la presse étant précieuse, un soutien indéfectible à ces journalistes s’est exprimé. En arrière-fond, c’est désormais une fracture et non plus une méfiance, qui semble se dessiner entre les citoyen·ne·s et celles et ceux qui incarnent les médias.

« Pourquoi il y a autant de haine envers les journalistes ? Si on ne se pose pas la question, c’est qu’on passe à côté du principal sujet », lance Nathan, « quand on laisse le discours raciste prospérer, quand on invite des représentant·e·s d’extrême droite, on ne peut pas ne pas se sentir coupable de ce qu’il s’est passé à Trappes. » Pour lui, la solution devrait être celle des médias belges francophones : « Il ne faudrait pas une minute d’extrême droite sur les plateaux télé ou à l’antenne. » 

Alors on fait quoi ? 

« Je pense qu’on est très nombreux·ses à se dire à quoi bon. », soupire Nathan. Quitter le métier ? C’est une idée qui a pu lui traverser l’esprit. Pour rappel, en France, 40% des détenteur·ice·s de la carte de presse ont quitté le métier au bout de 7 ans. « Mais on fait du journalisme pour les gens qui nous écoutent, nous lisent, nous regardent, » renchérit le journaliste, « il y a plein de médias indépendants qui luttent aujourd’hui : il faut les partager, lire, s’abonner. » Se rassembler aussi, permet de ne pas se sentir seul·e·s face à l’actualité. À l’AJAR, les plus de 200 adhérent·e·s se retrouvent souvent pour se soutenir et échanger : « On est plus efficaces collectivement », précise Nathan.

Pour Chloé et les étudiant·e·s signataires de la tribune, c’est l’éthique et la déontologie même du métier qu’il faut repenser en remettant en question « nos codes sensationnalistes et productivistes ». Elle donne l’exemple du terme « fait divers » que certain·e·s de ses professeur·e·s continuent d’utiliser : « Ce type d’actualité, on le définirait comme un « fait de société » parce que derrière ce fait, il s’agit avant tout de racisme systémique, de sexisme systémique, de validisme systémique… » L’étudiante dénonce également la détention des médias par une poignée de milliardaires : « On espère plus de moyens, plus de protection pour garantir l’indépendance des lignes éditoriales et des lois pour lutter contre la concentration des médias. »

Tania Racho, qui fait par ailleurs partie du réseau Désinfox-Migrations et a participé à la création de la Charte de Marseille affirme que la responsabilité de chacun·e, reste avant tout de s’emparer des outils existants : « La saisie de l’ARCOM ou le Digital Services Act sont sous-utilisés concernant le sujet de la migration. On invite les citoyen·enne·s à s’en saisir, à faire des commentaires, des mails aux rédactions.» 

À l’heure où le poids des discours installés étouffe le « quatrième pouvoir », le refus des journalistes de laisser leur profession se faire vampiriser par la haine et l’intolérance est aussi un motif d’espoir.