Gérons bien, gérons cachés : dans les coulisses de la “technique”
La réunion s’est tenue dans une grande discrétion. D’après France Inter, les autorités belges ont volontairement gardé secret le moment exact de l’entretien afin d’éviter d’éventuelles mobilisations. La Commission européenne, elle, préfère parler d’une rencontre « technique » consacrée aux procédures de réadmission, à l’identification des personnes concernées et à la délivrance de documents de voyage, comme l’a précisé le commissaire européen chargé des migrations, Magnus Brunne auprès de La Provence.
L’objectif affiché par Bruxelles est de faciliter le renvoi vers l’Afghanistan de personnes condamnées ou considérées comme représentant un risque pour la sécurité publique. Un objectif qui s’inscrit dans le cadre de l’entrée en vigueur le 12 juin 2026, du très strict Pacte européen sur la migration et l’asile.
Le paradoxe européen : des sanctions en façade, des négociations en arrière-plan
Pourtant, comme l’a rappelé l’eurodéputée belge Saskia Bricmont dans un entretien accordé à InfoMigrants, les accords de réadmission concernent généralement l’ensemble des personnes déboutées du droit d’asile ou privées de titre de séjour, bien au-delà des seuls profils criminels.
Cette initiative met en lumière une contradiction européenne : l’Union continue officiellement de ne pas reconnaître le régime taliban et maintient des sanctions contre ses dirigeants, tout en acceptant de négocier avec eux sur les questions migratoires. Les cinq représentants afghans ont ainsi bénéficié de visas d’une journée délivrés par la Belgique spécialement pour cette visite.
Magnus Brunner assume cette ligne politique en affirmant aux micros de FranceInter et de La Provence qu’il est possible de refuser toute reconnaissance diplomatique des talibans tout en jugeant nécessaire de dialoguer avec eux sur les questions de retour des migrants.
Ils ont fui les talibans pour une Union Européenne… qui les reçoit
Dans ce contexte, cette position interroge directement celles et ceux qui ont fui l’Afghanistan et tâchent de construire leur vie en Europe. Farshad Fattahi, réfugié afghan et journaliste à Guiti, voit dans cette visite un signal politique particulièrement préoccupant.
Selon lui, la présence de représentants talibans en Europe revient à offrir une forme de reconnaissance à un groupe qu’il décrit comme étant composé de « seigneurs de guerre et de violateurs des droits humains, figurant parmi les organisations terroristes les plus dangereuses au monde ».
L’une des principales inquiétudes concerne les discussions autour des retours forcés vers l’Afghanistan. « La majorité de ces Afghans ont précisément fui ce même groupe et risquent aujourd’hui d’être renvoyés entre les mains des Talibans », souligne-t-il.
Pour le journaliste, cette visite s’inscrit dans un processus politique plus large : « il s’agit toutefois d’une démarche soigneusement planifiée visant à normaliser progressivement les relations entre les Talibans et les pays européens ».
Il exprime également sa crainte que cette normalisation diplomatique ne se traduise, à terme, par le transfert des ambassades afghanes aux autorités talibanes. Une telle évolution exposerait particulièrement les Afghans ayant fui le régime, notamment « les journalistes, les membres des forces de sécurité ayant auparavant collaboré avec l’OTAN […], les juges et bien d’autres », dont les données personnelles pourraient alors « tomber entre les mains des Talibans à travers le contrôle des ambassades ».
Au-delà de ces risques immédiats, Farshad Fattahi considère que « la normalisation des relations avec les Talibans et la remise des ambassades à ce groupe en Europe pourraient constituer, à long terme, une menace sérieuse pour le continent européen ».
Le journaliste s’interroge également sur la compatibilité entre l’accueil réservé aux représentants talibans et les principes défendus par les institutions européennes : « Comment peut-on alors, au cœur de l’Europe, où les droits humains et les droits des femmes sont censés être des valeurs fondamentales, accueillir et recevoir un groupe aussi gravement impliqué dans des violations de ces droits ? »
À ses yeux, les responsables talibans auraient dû être amenés à répondre de leur bilan en matière de droits humains, notamment concernant « le sort de millions de femmes afghanes qui vivent aujourd’hui enfermées chez elles et privées de leurs droits fondamentaux », mais aussi celui « des journalistes, des défenseurs des droits humains et des anciens militaires de la République afghane ».
« Plutôt que de leur dérouler le tapis rouge », conclut-il, les responsables européens auraient dû « leur demander des comptes pour les souffrances qu’ils infligent au peuple afghan ».
Dialoguer en public, expulser en pratique
Cette rencontre s’inscrit dans une stratégie plus large de durcissement des politiques migratoires européennes. Selon InfoMigrants et La Provence, une vingtaine d’États membres avaient demandé dès 2025 à la Commission européenne de trouver des solutions permettant d’accélérer les expulsions vers l’Afghanistan. Or les Afghans constituent l’une des principales nationalités demandeuses d’asile en Europe. D’après les chiffres relayés par divers médias, près d’un million de demandes ont été déposées entre 2013 et 2024 par des ressortissants afghans, tandis qu’environ la moitié seulement ont obtenu une protection.
Cette coopération avec les talibans suscite de vives critiques parmi les ONG et plusieurs responsables politiques européens.
Une compromission dénoncée… sauf par les gouvernements
Human Rights Watch accuse les gouvernements européens de dénoncer publiquement les violations des droits humains commises par les talibans tout en collaborant avec eux pour organiser des retours forcés. Amnesty International Belgique y voit une compromission avec un régime qui continue de réprimer la population afghane, tandis que la Fédération internationale pour les droits humains estime que ces discussions risquent de légitimer le pouvoir taliban.
Pour Saskia Bricmont, cette visite constitue une « faute morale et politique majeure », selon les propos qu’elle a tenus à France Inter. L’eurodéputée italienne Cecilia Strada est allée jusqu’à qualifier cette séquence de « chapitre honteux pour l’Europe ».
La question dépasse désormais le seul cas afghan, elle interroge la capacité de l’Union européenne à maintenir ses principes lorsqu’ils entrent en tension avec ses objectifs de contrôle migratoire influencés par des gouvernements de plus en plus xénophobes.
