Dans un café du 19e arrondissement de Paris, Zelal arrive souriante. Sous ses lèvres rougies, apparaît un intriguant petit tatouage. « C’est une tradition Kurde qui représente les éléments : l’air, la terre, l’eau et le feu. », explique-t-elle. « Cela signifie que je fais partie du peuple du soleil. C’est un lien indéfectible avec mes origines. »
C’est à Hakkari, [Colemêrg en kurde, ndlr], une ville proche de la frontière irakienne, que Zelal commence sa vie. Là-bas, elle s’habitue à un climat de résistance qui fonde son engagement. Elle se souvient autant de la puissante cohésion qui faisait la population, que des altercations qui entouraient ce combat : « D’un côté de la montagne, on faisait des fêtes, des mariages. De l’autre, tout était détruit. Les gens fermaient leurs magasins pour protester. Il y avait de vraies “guerres” avec la police turque. »
Elle grandit dans une famille progressiste. Ses parents sont ouvertement hostiles au régime turc. Sa mère ne parle pas la langue, et son père assume des actes de résistance, notamment à travers l’éducation-même de ses enfants. Elle se voit, petite, enfouir ses cassettes de musique kurde dans le jardin, et, la nuit tombée, creuser pour les récupérer : « Le soir, tard, mes parents passaient ces cassettes pour que nous n’oubliions ni la langue, ni la culture. », raconte-t-elle, l’œil brillant de fierté.
Pour son père surtout, ce risque est vital : « Parfois, il disait avoir honte de nous, parce qu’on ne se sacrifiait pas pour notre cause, pour la PKK [Parti des travailleurs du Kurdistan, ndlr]. », se souvient Zelal, pensive. La seule fois où elle l’a vu pleurer, c’est lorsque Abdullah Öcalan a été emprisonné, en 1999. À ce moment, il perd l’espoir de voir une puissance politique kurde se déployer grâce à lui.
De leurs sept enfants, c’est Zelal la plus politisée. Son père voit en elle une descendance contestataire et l’inscrit à l’école, même si peu de filles y vont à l’époque. Là-bas, elle reçoit pourtant une tout autre éducation, au sein de laquelle les Kurdes n’existent pas : « En sortant de l’école, on pouvait lire, au loin dans les montagnes, de grosses lettres comme à Hollywood, où il était inscrit : “Ne mutlu Türküm diyene!”. Ça veut dire : “Comme il est heureux celui qui dit que je suis Turc !” ». Zelal raconte ce souvenir avec les yeux de l’enfant qu’elle semble avoir été. Un regard espiègle, qui juge avec un brin d’humour cette propagande grotesque qui pointait son exclusion.
Sur le chemin qu’elle emprunte chaque jour pour s’instruire, la petite graine que ses parents ont soigneusement semé dans son esprit commence à germer. Tout prend sens lorsqu’elle subit une première agression, à huit ans : « Je discutais avec un camarade Kurde, et un soldat m’a violemment frappée à l’arrière de la tête. Il m’a hurlé dessus : “Ici c’est la Turquie, tu es Turque. Quelle langue tu parles ?” » Elle réalise alors que sa vie entière est politique.
S’ajoute à cet évènement les espoirs que son père place en elle : « À l’époque, mon père veut que je devienne avocate pour venir en aide à Abdullah Öcalan. » Mais Zelal sait déjà qu’elle veut étudier les Sciences politiques et relations internationales : « Même si on ne se parle plus aujourd’hui, je sais qu’il me regarde de loin. Qu’il attend que je fasse quelque chose de grand pour la cause Kurde. Une action pour laquelle il pourra dire avant de mourir : “c’est ma fille, regardez comme je l’ai bien éduquée.”» Aujourd’hui, elle semble en paix avec elle-même et avec les aspirations que son père nourrissait pour elle.
Istanbul, l’horizon brumeux
À 19 ans, Zelal quitte Hakkari pour rejoindre la capitale, Istanbul. Elle part seule, mais a pour objectif d’accueillir ses quatre petits frères et sœurs lorsqu’elle sera installée. Cette décision survient après le décès de leur mère et l’abandon de leur père. Elle décrit cette période d’une traite, sans que sa voix ne souligne une quelconque émotion particulière. Comme si cette responsabilité soudaine qui lui incombait ne se questionnait pas.
Lorsqu’elle arrive, elle ne trouve ni logement, ni travail : « Quand les propriétaires et les employeurs apprenaient que j’étais Kurde, ils refusaient de m’aider. » Elle loge d’abord au sein d’une communauté kurde musulmane, avant que des cousins éloignés vivant sur place finissent par l’aider. De là, ses frères et sœurs la rejoignent. Zelal a alors le loisir de penser à elle, et s’inscrit à l’université pour des études en Sciences politiques et relations internationales.
Pendant cette période, elle cumule plusieurs emplois, comme mannequin essayage pour la marque Penti ou même agent immobilier. Puis quand elle rentre, elle cuisine pour tout le monde : « En une journée, j’étais plusieurs personnes. J’étais une étudiante, une salariée. J’étais une mère et j’étais un père aussi. » Ses yeux s’éclairent lorsqu’elle évoque cette période : « C’était très difficile économiquement, mais c’était quand même la meilleure époque pour moi. J’ai appris énormément de choses. »
Très studieuse, elle est l’une des meilleures de sa classe. Pourtant, rien ne l’y prédispose. Les professeurs s’acharnent. Baissent ses notes. L’intimident. « Un jour, l’une de mes professeurs s’est assise sur ma table, une carte du monde en mains. Elle m’a dit : “Apparemment tu penses qu’il existe un Kurdistan. Il est où ? Montre-moi.” » Zelal n’a rien dit ce jour-là. Tout était suffisamment dangereux pour elle : « Ils savaient que je faisais partie de la jeunesse patriotique kurde de mon université qui soutenait les réfugiés de la Rojava. »
C’est lors de ses études que Zelal constate avec effroi le sort réservé aux réfugiés Kurdes de la Rojava, cette région autonome du nord de la Syrie. Beaucoup se retrouvaient en Turquie sans ressources. Apatrides. Zelal s’implique immédiatement. Elle aide les réfugiés à apprendre le turc, à comprendre leurs droits. Elle les accompagne sur les questions d’intégration, leur fait découvrir la culture. « Pour qu’ils puissent simplement survivre. », explique-elle.
L’appartement de Zelal devient alors un lieu de réunion. Un lieu dans lequel on parle d’actions à mener, on agit. Mais elle tient sa famille éloignée de ses actions : « Je ne leur ai jamais tout expliqué. Ils voyaient juste des amis qui venaient régulièrement. » Zelal a conscience du danger, et s’y confronte plusieurs fois. Des policiers turcs s’introduisent trois fois chez elle pour lui faire peur et récolter des informations : « Lors de leur deuxième visite, j’ai vite compris qu’ils n’avaient pas de limites. » Cette fois-ci, ils cherchent deux de ses amis partis pour la région de la Rojava. Ces derniers avaient renseigné leur adresse chez Zelal.
Les policiers hurlent, et Zelal prend conscience du danger lorsque l’un d’eux pointe une arme sur la tempe de sa nièce : « Ils ont aussi allongé mes deux neveux et mes frères et sœurs, en les menaçant avec un pistolet. » Dans le coin du couloir, Zelal distingue encore leurs cagoules noires et leurs kalachnikovs en mains : « Ils étaient spécialisés dans la lutte anti-terroriste…comme si j’étais une terroriste. J’étais activiste, certes, mais mes amis, qui étaient officiellement avocats, qui travaillaient dans les institutions, couraient aussi ce risque. » Elle leur tient tête, mais reste sous le choc. Bredouilles, ils finissent par partir. Elle appelle tout de suite ses deux amis pour leur dire de fuir. Ils quittent alors le pays en direction de la Suède. Zelal ne les a jamais revus.
Vivre pour aider les autres
« En 2019, lors de la dernière attaque dans ma maison, je me suis dit que je devais partir. Si j’avais été seule, ça n’aurait pas été un problème. Mais là, ma famille était concernée. » Ce soir-là, c’est en garde à vue que Zelal dort. Ils l’embarquent sans qu’elle ne sache ce qu’ils lui reprochent, ce qu’ils cherchent. C’est la quatrième fois depuis 2013. La fois de trop. Son compagnon de l’époque est avocat et l’aide à sortir, une énième fois. Il insiste alors pour qu’elle quitte le pays. Sa famille tombe de haut, mais Zelal prend sa décision. Comme lorsqu’elle décide de quitter Hakkari pour Istanbul, elle réfléchit vite et ne perd pas de temps. Seule, elle prend le train. Elle marche. Elle quitte sa vie.
Elle met plus de six mois avant d’arriver en Belgique, en mai 2020. La pandémie aggrave la situation des personnes réfugiées, et elle saute dans un Flixbus pour Paris dès qu’elle le peut. Des connaissances de Turquie lui donnent le contact d’une famille Kurde qui l’accueille : « J’ai habité chez eux six mois. Puis l’un de mes petits frères m’a rejoint et on a habité dans un HLM à Aubervilliers. On a ensuite déménagé plusieurs fois en trouvant des solutions grâce à des amis. »
Zelal se sert un verre d’eau, dans ce café du 19e arrondissement. Dans ses rêves d’enfant, elle n’aurait jamais imaginé vivre un jour à Paris, cette ville qu’elle a tant idéalisée. C’est pourtant ici qu’elle découvre une autre réalité, faite d’attente et d’incertitudes.
Pendant plusieurs mois, elle travaille au noir dans un restaurant. Douze heures par jour, payées 1000 € : « On ne voulait pas me donner de travail parce que je ne parlais pas assez bien français. Alors je n’avais pas le choix », déplore-t-elle. En parallèle, elle fait une demande d’asile et espère de tout coeur s’intégrer le plus vite possible. Elle digère difficilement cette place qu’on lui attribue. Celle de n’être qu’un dossier posé sur un bureau, écrasé par une pile d’avenirs incertains : « La France, c’est la Liberté, l’Égalité et la Fraternité. Mais les réfugiés ne sont pas un sujet parmi ces trois mots. On n’a que la Convention de Genève, mais ce n’est pas efficace. »
Aucune rancune n’apparaît dans sa voix. Ce qui demeure, en revanche, c’est autre chose : ce désir de ne jamais avancer seule, de chercher, même dans l’instabilité, des moyens de tendre la main. Pour ne pas perdre espoir et sombrer dans la solitude, elle s’investit dans ce qu’elle sait faire de mieux : aider les autres : « Aider ma famille et les réfugiés de la Rojava, c’était ma mission à Istanbul. Je refuse de croire qu’elle est terminée. » C’est ainsi qu’elle se rapproche d’associations, notamment Emmaüs Solidarité et La maison des réfugiés. À côté, elle s’inscrit à la Sorbonne Nouvelle pour apprendre le français. Elle se débrouille pour aider les personnes sur les questions administratives, pour monter leurs dossiers OFPRA et OFII notamment. Petit à petit, elle retrouve un chemin qu’elle connaît, pavé d’entraide et d’espoirs communs.
Le Parlement des exilés : une nouvelle mission
Chez Emmaüs Solidarité, Zelal rencontre « Madame Ngoné », comme elle l’appelle. Conseillère en Insertion Socio-professionnelle, Ngoné Sy l’aide quotidiennement à prendre confiance en elle : « Elle a aidé des centaines de réfugiés. On n’a pas la même origine, mais c’est comme une sœur pour moi. » Ngoné Sy la pousse à ne pas se démotiver malgré les difficultés et la perte de sens.
« Un jour, Madame Ngoné a reçu un mail du Parlement des exilés et a pensé à moi. » Au départ, lorsqu’elle lui explique ce que c’est, Zelal refuse de s’imaginer députée. C’est trop de pression. Puis quelques jours plus tard, « Madame Ngoné » écrit un mail aux coordinateurs du projet pour leur parler de Zelal et de ses engagements en faveur des réfugiés. Un coup de pousse qui a bien servi, puisqu’elle est aujourd’hui l’une des députés qui y travaillent : « Ce sont les personnes que j’ai aidées qui ont voté pour moi. Ils savent que je ne suis pas une experte. Mais le fait que j’essaie d’aider à trouver des solutions suffit. »
Le Parlement des exilés est une nouvelle étape dans cette vie qu’elle a toujours dédié aux causes sociales, politiques : « J’aimerais aider les autres à se faire une place. J’en connais qui sont là depuis 20 ans, et qui ne parlent pas français. Ils ne sortent même pas pour aller acheter du pain. » Pour Zelal, trouver sa place relève d’une quête existentielle qui la poursuit depuis l’enfance. Si Zelal a parfois du mal à se sentir légitime, sa fierté d’être parmi ce groupe la porte : « Au Parlement des exilés, nous sommes chaque couleur d’un même arc-en-ciel. J’apprends énormément de choses grâce à ces différences de parcours, les religions, les façons de penser de chacun. Avant ça, j’ai passé trois ans à la Sorbonne Nouvelle pour apprendre le français, et je n’ai jamais appris autant de choses qu’avec mes camarades du Parlement des exilés. »
Petit à petit, elle s’est autorisée à retrouver l’ambition politique qui l’a fait grandir. Avec sa licence obtenue à Istanbul, elle compte postuler à des masters en France, notamment en droit international ou en conflit, sécurité et risques internationaux : « Je veux continuer ma vie professionnelle pour prêter assistance aux Kurdes du Rojhelat en Iran. J’apprends d’ailleurs le Sorani en ce moment, c’est le dialecte parlé là-bas. »
Le tatouage de Zelal s’étire lorsqu’un sourire se dessine sur son visage. Elle s’autorise à rêver d’un avenir radieux, et c’est la main posée sur le cœur qu’elle murmure avec espoir : « Peut-être qu’un jour, je deviendrais académicienne dans une université kurde. Peut-être qu’un jour, je vivrais au Kurdistan. » Fille du peuple du soleil, Zelal porte en elle un feu discret qui ne se laisse jamais contenir, illuminant son chemin d’une énergie obstinée.
